Hiver arabe, printemps ibérique.

Les révoltes arabes de début 2011 seraient-elles en train de traverser la Méditerranée ? L’occupation de la place de la Puerta del Sol à Madrid ou de celle de Catalogne à Barcelone rappellent singulièrement celle de la place Tahrir en Egypte ou les mobilisations tunisiennes. Dans les revendications du mouvement du 15 mai (15-M), comme d’ailleurs dans celles de son homologue du 12 mars (M12M) au Portugal, la question de la démocratie apparaît centrale. Non pas que des autocrates y gouverneraient sans partage, comme dans le monde arabe, mais parce que les partis politiques traditionnels – sociaux-démocrates et conservateurs – ne semblent plus trouver grâce auprès d’une large part de la jeunesse.

Connaissant des niveaux de chômage et de précarité record, celle-ci apparaît de plus en plus défiante vis-à-vis de gouvernants aussi sourds à ses pétitions qu’ils sont empressés à remplir celles du Fonds monétaire international (FMI) ou des marchés financiers. On peut douter que ces mouvements emportent le gouvernement espagnol ou portugais. Ni même qu’ils obtiennent satisfaction quant au contenu des riches plateformes programmatiques qu’ils ont collectivement élaborées. Mais ces semaines de mobilisation constituent une occasion irremplaçable de politisation d’une jeunesse que l’on disait amorphe et résignée.

Quelques réflexions sur le présent mouvement de lutte.

par Henri Simon.

Ce n'est pas “nous” qui apprenons aux acteurs des luttes ce qu'ils “doivent faire”, ce sont les acteurs eux-mêmes de ces luttes qui nous renseignent et nous enseignent sur leurs lutte, et leurs méthodes - adaptées à l'état présent du monde dans lequel ils vivent, dans les conditions que leur impose le système dans un cadre à la fois national et mondial.

Ce n'est pas ce que ces acteurs de ces mouvements pensent (leurs “idées” souvent préconçues apprises dans un conditionnement ou un autre) ou ce qu'ils pensent à ce moment de ce qu'ils font, qui est essentiel, mais ce qu'ils font sous une forme ou sous une autre, dans un but ou dans un autre, dans un mouvement pris dans la dialectique action-répression (vers une extension ou une  extinction) et dans lequel buts et méthodes sont en interaction constante dans une évolution constante. Qualifier un moment de ce mouvement peut laisser croire que l'on ignore la dynamique de tout mouvement de lutte et que bien des choses peuvent changer d'un moment à l'autre.

Quoique nous puissions en penser en référence à nos propres convictions et/ou théories, nous ne possédons pas “d'instruments de mesure” nous permettant de qualifier, de formuler des jugements ou de prédire un avenir. A la lumière de ce qu'il s'y passe, nous ne pouvons qu'y participer, là où ce mouvement existe - aussi humblement que le moins “politisé” nanti de sa simple révolte contre un système qui lui impose la vie qu'il subit présentement.

Le type de lutte né en Tunisie, qui a déferlé et déferle encore dans le “monde arabe”, vient de franchir la mer pour s'implanter solidement en Espagne, menaçant de se répandre (mais il pourrait tout autant mourir) dans l'ensemble des pays d'Europe qui, d'une manière ou d'une autre subissent, avec des variantes, le poids de l'impéritie du capital à gérer son propre système autrement qu'en imposant des restrictions diverses à tous ceux qui ne vivent - ou vivaient - uniquement de leur travail. Ce type de manifestation - l'occupation permanente d'un espace public - est entièrement nouveau et tranche avec les manifestations “mobiles” limitées dans l'espace et le temps tout comme avec les occupations temporaires de bâtiments privés ou publics plus ou moins autorisées légalement. On pourrait l'apparenter aux occupations de lieux de travail au cours d'une grève mais là aussi dans ce cas on se trouve devant des limitations tant dans le but recherché (la revendication ayant déclenché le conflit), les acteurs (les seuls travailleurs de ce lieu de travail) et l'affirmation que cette occupation n'est qu'un moyen et non une finalité. On peut considérer qu'à défaut de prolétaires engagés dans une grève générale avec occupation des lieux de production, les acteurs d'une révolte - quant à la pression globale du système ressentie individuellement - n'ont d'autre recours que l'occupation d'un grand espace public et d'opposer la foule des manifestants qui s'y rassemblent aux tentatives de répression.

Le fait que les appels à cette méthode de lutte soient lancés - via la possibilité technique de toucher le plus grand nombre en temps réel - par des inconnus dont la seule expertise concerne l'utilisation de ces techniques, ne pouvait préjuger de leur succès quasi immédiat. Cela autorise à parler de spontanéité autour des bases identiques de révolte individuelle. Cette circonstance fait que se retrouvent dans un vaste espace des dizaines de milliers de participants non identifiés formellement ou par leur position dans le procès de production, ou par leur âge, ou par une position politique définie. C'est précisément ce qui fait la richesse de ces rassemblements, la prise de conscience d'un rapport de forces contre le système, d'abord contre son appareil répressif, et le besoin d'une permanence permettant d'aller au-delà d'une simple protestation.

Tout cela dérange totalement les schémas traditionnels, soit électoraux ou de réforme constitutionnelle ou autre légalisme, soit la prise d'assaut “révolutionnaire” des lieux de pouvoir, soit les perturbations du procès de production et de circulation par des actions ou des occupations des lieux d'exploitation ou des moyens de communication. Il est frappant de voir que ce mouvement de lutte refuse symboles et slogans des organisations existantes, quelle que soit leur pertinence ou leur influence antérieure.

Tout se passe, dans l'affirmation d'un refus de recours à la légalité et/ou à la violence sociale, comme s'il y avait une conscience diffuse d'une part de l'inanité d'une attaque frontale contre le système vu l'ampleur et l'efficacité des moyens de répression, de l'autre de l'impossibilité de paralyser l'économie capitaliste par les moyens traditionnels vu les interconnections mondiales autorisant de pallier toute paralysie de fonctionnement limitée dans un espace plus ou moins vaste mais pas à l'échelle mondiale.

Beaucoup, nantis de leurs instruments de mesure sociale, avec des qualificatifs divers, laudatifs ou méprisants, ne prêtent attention qu'à ce qui s'échange, qu'à ce que certains caractérisent, aux écrits, aux slogans aux définitions, etc. Pourtant tout cela n'est souvent que l'expression d'individus ou de petits noyaux, mais surtout, ce n'est que la photographie trompeuse d'un moment d'une dynamique.

Quelque intéressants que puissent être les débats qui ne peuvent être que confus, ce qu'il en résultera et leur mode d'organisation (gardons nous de qualificatifs), il est un ensemble de “détails” plus ou moins négligés, qui relèvent des nécessités purement matérielles, terre à terre, qui sont, à mon avis infiniment plus intéressants parce que imposés par les nécessités de ces rassemblements permanents de plusieurs dizaines de milliers de participants : l'auto-organisation de la vie, depuis l'alimentaire jusqu'à l'évacuation des déchets. C'est ce qui se fait en ce sens, qui est peut-être le plus révélateur des aspirations de ces acteurs, plus que ce qu'ils peuvent penser, dire ou écrire sur un monde futur

C'est certainement, quel que soit le sort de ce mouvement international, ces formes d'organisation spontanée dans les débats et les contingences matérielles qui marqueront la conscience des participants et influenceront, sans aucun doute, les luttes futures, quelles qu'elles soient.

les_actualites/hiver_arabe_printemps_iberique.txt · Dernière modification: 30/06/2013 14:33 (modification externe)